Louis Armand Aristide Bruand, plus connu sous son nom de scène Aristide Bruant, naît le 6 mai 1851 à Courtenay, dans le Loiret. Issu d'une famille bourgeoise ruinée par les revers de fortune de son père, il passe une enfance marquée par des déménagements fréquents. Ce déracinement précoce forge son caractère indépendant et sa sensibilité aux difficultés des classes populaires, des thèmes qui deviendront plus tard le cœur de son œuvre artistique.
À la mort de son père, le jeune Aristide doit subvenir aux besoins de sa famille. Il multiplie les petits métiers, travaillant notamment comme apprenti bijoutier puis comme employé à la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée. C'est durant cette période qu'il commence à fréquenter les quartiers mal famés de Paris, s'imprégnant de l'argot des faubourgs et observant la vie des marginaux, des ouvriers et des "filles de joie".
Son service militaire durant la guerre de 1870 renforce son goût pour la chanson populaire. À son retour, il commence à se produire dans des cafés-concerts, mais c'est sa rencontre avec Rodolphe Salis, le fondateur du célèbre cabaret Le Chat Noir, qui lance véritablement sa carrière en 1881. Il y impose un style nouveau, direct et provocateur, qui détonne avec les standards de l'époque.
C'est au Chat Noir qu'il peaufine son personnage iconique : une haute silhouette vêtue d'un velours côtelé noir, d'une chemise rouge flamboyante, de bottes hautes et d'une immense écharpe rouge jetée sur l'épaule. Immortalisé par les affiches de son ami Henri de Toulouse-Lautrec, ce costume devient sa signature visuelle. Bruant ne se contente pas de chanter ; il apostrophe son public, souvent composé de bourgeois venus s'encanailler, avec une verve argotique et une insolence calculée.
En 1885, il fonde son propre cabaret, Le Mirliton, dans l'ancien local du Chat Noir. Il y devient le maître absolu, accueillant les clients par des insultes rituelles qui font partie du spectacle. Parallèlement, il publie une revue du même nom où il diffuse ses textes. Ses chansons, comme Nini Peau d'Chien ou À la Bastille, racontent la misère, le crime et l'amour avec un réalisme brut et une poésie mélancolique qui touchent toutes les couches de la société.
Au-delà de la scène, Aristide Bruant est un homme de lettres prolifique. Il écrit des romans-feuilletons et s'impose comme un défenseur de l'argot, qu'il considère comme une langue vivante et noble à sa manière. Son dictionnaire L'Argot au XXe siècle témoigne de son désir de fixer ce langage de la rue pour la postérité, prouvant que son intérêt pour le peuple n'était pas qu'une posture commerciale mais une véritable passion intellectuelle.
Après avoir accumulé une fortune considérable, il se retire partiellement de la vie publique pour acheter le château de son enfance à Courtenay. Il y mène une vie de châtelain, loin de l'agitation parisienne qu'il a si bien décrite. Il tente une incursion en politique en se présentant aux élections législatives comme "candidat de Belleville", mais sans succès, prouvant que son aura était avant tout artistique et non partisane.
Aristide Bruant s'éteint le 11 février 1925 à Paris, à l'âge de 73 ans. Malgré sa vie de bohème et son image de rebelle des faubourgs, il reste l'une des figures les plus marquantes de la Belle Époque. Son influence sur la chanson française est immense, ayant ouvert la voie à des artistes comme Édith Piaf ou Georges Brassens par son exigence textuelle et son authenticité sociale.
Conformément à ses dernières volontés, il est inhumé dans le cimetière de son village natal à Courtenay, dans le département du Loiret. Sa sépulture, à l'image de sa fin de vie, est sobre et ancrée dans cette terre provinciale qu'il avait retrouvée après avoir conquis la capitale.