Marguerite Boulc'h, que le monde entier connaîtra sous le pseudonyme de Fréhel, naît le 13 juillet 1891 dans le 17e arrondissement de Paris. Issue d'une famille bretonne modeste — son père est un ancien cheminot devenu infirme et sa mère concierge — elle grandit dans les quartiers populaires de la capitale. Cette enfance passée dans le pavé parisien forge son caractère bien trempé et sa voix unique, qui deviendront plus tard sa marque de fabrique.
À peine âgée de 15 ans, elle commence déjà à chanter dans les rues et les cours d'immeubles pour ramasser quelques pièces. C'est là qu'elle est repérée par l'artiste Belle Otero, qui décèle en elle un talent brut. Elle débute d'abord sous le nom de Pervenche, affichant une silhouette gracile et une beauté qui captive immédiatement le public des music-halls. Elle devient rapidement une étoile montante de la Belle Époque, incarnant une certaine insouciance parisienne.
Sa vie bascule lorsqu'elle rencontre Maurice Chevalier, avec qui elle vit une passion dévorante. Cependant, la rupture est brutale : Chevalier la délaisse pour la célèbre Mistinguett. Ce chagrin d'amour marque le début d'une longue descente aux enfers. Meurtrie, Fréhel s'enfuit loin de la France et entame une errance qui la mènera jusqu'en Europe de l'Est et en Turquie, sombrant peu à peu dans l'alcool et la drogue pour oublier ses tourments.
Lorsqu'elle revient à Paris en 1923, elle est méconnaissable. La jeune femme frêle a laissé place à une silhouette imposante, marquée par les excès et la vie de bohème. C'est à ce moment qu'elle adopte définitivement le nom de Fréhel, en hommage au cap breton du même nom. Paradoxalement, c'est cette déchéance physique et cette voix devenue rauque, chargée d'une émotion viscérale, qui vont faire d'elle la plus grande chanteuse réaliste de son temps.
Pendant les années 1930, elle règne sur la chanson française. Ses textes parlent de la rue, de la misère, des amours déçus et de la nostalgie des quartiers perdus. Elle interprète des classiques immortels comme La Java bleue ou Où est-il donc ?, qui résonnent dans le cœur d'un public qui se reconnaît en elle. Elle n'est plus seulement une interprète, elle est le symbole vivant du Paris populaire et de ses blessures.
Le cinéma fait également appel à son charisme naturel. Elle apparaît dans plusieurs films emblématiques, notamment dans Pépé le Moko en 1937, aux côtés de Jean Gabin. Dans une scène bouleversante, elle y chante face à un phonographe, incarnant une gloire déchue qui pleure sa jeunesse perdue. Cette image de femme brisée mais digne restera gravée dans l'histoire du septième art, brouillant la frontière entre son personnage et sa propre vie.
Malgré son succès immense, Fréhel ne parvient jamais à stabiliser sa vie personnelle. Elle finit ses jours dans une certaine solitude, logeant dans une modeste chambre d'un hôtel de passe de la rue Pigalle. La "Môme Caoutchouc", comme on l'appelait parfois à ses débuts, s'éteint le 3 février 1951 à l'âge de 59 ans. Sa disparition marque la fin d'une époque, celle du Paris des faubourgs et de la chanson vécue comme un cri.
Elle est inhumée au cimetière de Pantin, en Seine-Saint-Denis, où sa sépulture est toujours fleurie par les admirateurs de la chanson réaliste. Aujourd'hui encore, son influence demeure immense ; elle a ouvert la voie à des artistes comme Édith Piaf en imposant l'authenticité et la douleur comme des formes d'art absolues. Son héritage est celui d'une femme qui a transformé ses cicatrices en mélodies éternelles.