Jean-Philippe Lauer est né le 7 mai 1902 dans le 8e arrondissement de Paris. Issu d'une famille d'origine alsacienne, il s'oriente très tôt vers des études d'architecture, intégrant l'École des Beaux-Arts de Paris. Son destin bascule en 1926 lorsqu'il se rend en Égypte, initialement pour un contrat de huit mois afin d'aider l'archéologue Cecil Mallaby Firth sur le site de Saqqarah. Ce qui ne devait être qu'une mission temporaire est devenu l'œuvre de toute une vie, s'étendant sur soixante-quinze années de recherches ininterrompues.
Dès son arrivée sur le plateau de Saqqarah, il est fasciné par le complexe funéraire du roi Djéser, souverain de la IIIe dynastie. À cette époque, le site n'est qu'un immense champ de décombres et de sable. Avec une patience infinie et une rigueur scientifique exemplaire, il entreprend de comprendre l'organisation de ce monument révolutionnaire. Il est le premier à démontrer que la pyramide à degrés est le résultat de plusieurs étapes de construction successives, passant d'un simple mastaba à une structure monumentale s'élevant vers le ciel.
Son travail le plus remarquable réside dans la technique de l'anastylose, qui consiste à reconstruire un monument en utilisant ses propres fragments retrouvés sur place. Jean-Philippe Lauer a passé des décennies à trier des milliers de blocs de calcaire pour redonner vie au mur d'enceinte, à la colonnade d'entrée et à la "Maison du Sud". Grâce à lui, le complexe de Djéser a retrouvé une partie de sa splendeur antique, permettant aux visiteurs et aux chercheurs de saisir l'ampleur du génie de l'architecte Imhotep, qu'il considérait comme son mentor spirituel.
Au-delà de la reconstruction physique, il a apporté une contribution théorique majeure à l'égyptologie. Ses publications font encore autorité aujourd'hui pour comprendre l'évolution des techniques de construction sous l'Ancien Empire. Il ne se contentait pas d'étudier les pierres ; il cherchait à retrouver la pensée des architectes de l'Antiquité, analysant les proportions, les alignements et les symboliques religieuses rattachées aux édifices funéraires. Sa connaissance du terrain était telle qu'on le surnommait affectueusement "le gardien de Saqqarah".
Marié à Marguerite Jouguet, la fille d'un célèbre égyptologue, il a partagé son existence entre son appartement parisien et sa maison de Saqqarah, située à proximité immédiate des fouilles. Même à un âge très avancé, il continuait de monter quotidiennement sur le plateau, bravant la chaleur et la poussière pour surveiller les chantiers de restauration. Sa longévité exceptionnelle lui a permis de voir l'évolution des méthodes archéologiques, passant des relevés manuels aux technologies plus modernes, tout en conservant une approche humble face à l'histoire.
Il a reçu de nombreuses distinctions tout au long de sa carrière, tant en France qu'en Égypte, pays qu'il considérait comme sa seconde patrie. Il était membre de l'Institut français d'archéologie orientale et de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Sa présence sur le site était devenue une figure emblématique pour les travailleurs locaux et les chercheurs du monde entier, incarnant la passion pure et le dévouement total à la sauvegarde du patrimoine mondial de l'humanité.
Jean-Philippe Lauer s'est éteint le 15 mai 2001 à Paris, à l'âge de 99 ans. Jusqu'à ses derniers jours, son esprit est resté tourné vers les sables de l'Égypte et les énigmes d'Imhotep qu'il n'avait pas encore résolues. Sa disparition a marqué la fin d'une époque, celle des pionniers qui ont consacré leur vie entière à un seul et unique site, transformant radicalement notre perception de la naissance de l'architecture monumentale en pierre.
Conformément à ses dernières volontés et à l'attachement viscéral qu'il portait à cette terre, son corps repose en Égypte. Jean-Philippe Lauer est inhumé dans le cimetière des fonctionnaires du Service des Antiquités de l'Égypte à Saqqarah, face à cette pyramide à degrés qu'il avait patiemment sortie de l'oubli. Sa tombe se trouve ainsi à l'ombre du monument qu'il a protégé et restauré pendant près de trois quarts de siècle, scellant à jamais son lien avec l'histoire égyptienne.